3-Présentation des œuvres jouées

Par Pierre Dumonchau

Concert du 19 avril

Au sein d’une production pléthorique, la musique de chambre de Schubert tient une place considérable, preuve que l’ombre tutélaire du grand Beethoven ne l’avait pas trop intimidé : en 1813, à seize ans, il avait déjà composé six quatuors à cordes !

L’intégrale qu’en donne le Quatuor Modigliani, l’une des plus talentueuses formations de chambre actuelles, est donc un des évènements majeurs de la saison et sachant combien est délicate la finalisation d’un programme, nous ne pouvons que nous réjouir de pouvoir écouter, dans la même soirée, trois chefs d’œuvres de ce « Wanderer », en qui l’on reconnaît enfin un des plus fulgurants génies de la musique .

Trois Quatuors, dont un se réduisant au seul mouvement achevé, qui résument en moins d’une heure et demie les progrès accomplis par Schubert seize années durant pour parvenir à la parfaite maîtrise de son propre langage musical, après s’être progressivement libéré des leçons bénéfiques de ses prédécesseurs.

Il convient de noter que si, sur le plan de la forme, il s’accommode de l’exemple de Haydn et Mozart, ses deux grands modèles, il n’en saura pas moins prendre au fil du temps les libertés que lui dicte son génie propre pour adapter la forme à sa pensée. On ne peut donc pas le soupçonner de conservatisme, bien au contraire.

Ce qui caractérise son génie, c’est le jaillissement du lyrisme, l’oscillation continuelle entre modes majeurs et mineurs, la spontanéité d’un discours ennemi de la rhétorique, et plus encore de la virtuosité pure, plus attachée à l’effet immédiat qu’à la profondeur de l’expression.

Schubert avait à peine achevé sa deuxième Symphonie que le lendemain, le 25 mars 1815, il entreprit, la composition d’un 9e Quatuor à cordes, en sol mineur, tonalité qu’il n’adopta qu’à cette occasion pour l’ensemble de ses Quatuors. Une semaine plus tard il y mettait un point final et le joua, vraisemblablement en famille à Pâques, pour l’oublier puisque ce Quatuor ne fut édité qu’en 1863 à titre posthume.

A l’écoute il se peut que certains auditeurs se disent : « Mais où est donc passé Schubert ? » tant les réminiscences du 18e siècle sont indéniables. N’oublions pas que le jeune Franz n’a que dix-huit ans et que l’on y puisse trouver l’influence de Haydn, Mozart mais aussi Beethoven n’a rien de surprenant quand on sait le temps qu’il a fallu aux deux derniers pour affermir leur maîtrise d’un genre aussi exigeant.

Le rythme, plus que la mélodie constitue l’élément unificateur d’une partition dont la thématique contrastée du 1er mouvement évoque celle du 2e Quatuor de Beethoven, celui que l’on a surnommé le « Quatuor des révérences ».

Le 3e mouvement, un menuet, nous rappelle celui de la 40e Symphonie de Mozart qui avait tant frappé Schubert lorsqu’il la découvrit dans sa treizième année.

Quant au finale, noté Allegro, c’est un rondo qui se développe autour d’un thème d’allure paysanne, plutôt joyeux, robuste, qui doit plus à Haydn qu’à Mozart.

On le voit, Schubert, est encore tributaire de ses glorieux aînés, mais l’écriture, déjà plus personnelle que dans les précédents quatuors, laisse présager ceux à venir.

1820, une année noire entre toutes que la précédente ne pouvait laisser supposer. Une année d’angoisse et de détresse psychologique où s’entremêlent le constat amer de ses échecs matrimoniaux, le climat délétère d’une Vienne empoisonnée par la répression que Metternich exerce à l’encontre des milieux artistiques, soupçonnés de velléités révolutionnaires, et la dispersion d’amis qui lui sont chers .

 

Schubert est à ce point ébranlé qu’il lui sera impossible de mener à terme sa cantate « Lazare », pas plus qu’un quatuor en ut mineur dont il n’achèvera que le premier mouvement ; il abandonnera l’Andante suivant au bout de quarante mesures. Cet unique mouvement, dénommé « Quartettsatz », « Mouvement de quatuor », a été créé en 1867, à Vienne. Il est possible qu’une audition privée en ait eu lieu en 1821.

Étrange et rare partition, d’une dizaine de minutes seulement, que cet Allegro assai qui, dans sa brièveté, constitue un point de rupture définitif, tant sur le plan de la forme que de l’expression individuelle : plus rien n’évoque ici l’élégante légèreté, le refus poli du tragique auxquels on associe à tort où à raison l’héritage du siècle précédent.

Dix minutes d’une stupéfiante densité si on les rapporte aux cinq heures et demie – six heures que dure l’exécution complète des quinze quatuors.

Le murmure angoissé des premières mesures, prémonitoire du début de la future « Inachevée », l’opposition des registres du 1er violon dans l’aigu et du violoncelle, l’abondance des nuances piano, les changements subits de climat, le traitement peu académique de la forme sonate, la tension tragique qui ne se relâche guère, autant de signes d’une liberté totale qui rompt avec le passé.

Quatre ans plus tard, Schubert revient aux quatuors et en février-mars 1826 mène à bien deux grandes partitions, le 13e, en la mineur, et le célèbre 14e, plus connu sous le titre de « La jeune Fille et la Mort » en ré mineur, tonalité dramatique par excellence.

Le quinzième et dernier, en sol majeur, représente un véritable tour de force : bien qu’il soit le plus long de la série, il fut écrit en dix jours entre le 20 et le 30 juin 1826.

D’aucuns le considèrent comme le plus beau, le plus abouti de la série.

A l’écoute des quatre mouvements de ce monument, il est difficile d’en sortir indemne tant Schubert semble être allé au delà de ses forces pour illustrer le combat entre ombre et lumière, entre mineur et majeur, opposition qui plonge l’auditeur dans un climat d’instabilité fait de contrastes saisissants entre terreur et sérénité.

Tremolos, pizzicatos, chuchotements des cordes, notes répétées, accords fortissimo, autant d’éléments dramatiques qui parcourent l’ensemble d’une partition dont la violence et le foisonnement des idées n’exclut en rien la recherche d’unité.

Dans cet univers tourmenté les tourbillons maléfiques du scherzo et les chevauchées nocturnes du finale côtoient épisodes de bonheur et rais de lumière dans l’esprit des ballades nordiques que Schubert connaissait bien pour y avoir puisé l’inspiration de nombreux lieder. Aurait-t-il pensé à la célèbre et tragique « Lénore » de Bürger ?

La tonalité de sol majeur rarement employée par Schubert a pu susciter quelques interrogations car elle est souvent associée à l’expression de la joie et de la jeunesse,.

Mais elle peut évoquer aussi le courage et l’exaltation : tel est le paradoxe de cette œuvre à la fois sombre et puissante, véritable hymne à la vie lancé par un artiste épris de liberté qui revendique avec force son génie créateur.