5-Présentation des œuvres jouées

Par Pierre Dumonchau

 

1ère partie :
Fauré : Elégie
Schubert : Sonate D.821 Arpegionne
Debussy:  Sonate pour violoncelle et piano.

2ème partie :
Piazolla, Grappelli, Peirani  voyage entre classique, jazz et musique du monde, pour violoncelle et accordéon

En première partie de ce concert de clôture il nous sera donné d’entendre trois œuvres, de trois compositeurs différents, que rien ne relie a priori : ni leurs dates de composition, ni leurs structures, encore moins le pourquoi de leur genèse ne permettent de tisser le moindre fil qui les pourrait associer, sauf que…
Sauf que toutes trois ont en commun d’être des partitions marginales dans le catalogue de leurs auteurs, et cela justifie que l’on s’y intéresse, et surtout qu’on les joue, d’autant qu’il serait dommage de s’en priver.

Elégie de Gabriel Fauré
Lorsque Fauré aborde la musique de chambre à partir de 1875, il fait presque figure d’isolé, car cela n’intéresse à cette époque qu’une minorité alors que le goût du public le porte vers l’opéra : Meyerber, Verdi, l’opéra-comique et les morceaux de bravoure pianistiques triomphaient, tandis que la musique de chambre ne quittait pas l’enclos feutré des salons élégants.
C’est tout de même avec deux œuvres d’envergure que Fauré se distingue d’emblée : la sonate pour violon et piano en la majeur, encore redevable à Schumann dans l’andante, mais qui ne manque ni de souffle ni d’audace, et le premier quatuor pour piano et cordes, en ut mineur, dont le finale, avec sa grande houle d’arpèges fait songer à Brahms.
A l’évidence, deux partitions à l’esthétique romantique, encore qu’elles relèvent plus du Spleen que du Sturm und Drang hérité des Allemands…
Leur succès incita Fauré à poursuivre l’exploration d’un domaine qui lui convenait si bien, et sitôt le quatuor achevé, il envisagea d’écrire en 1880 une sonate pour violoncelle et piano, en commençant par le mouvement lent, mais il ne la mena jamais à son terme et trois ans plus tard décida de publier ce mouvement isolé, avec le titre Elégie, l’Op.24.
Cette courte pièce d’environ sept minutes débute dans une atmosphère funèbre et fait la part belle au violoncelle qu’accompagnent des batteries d’accords au piano. La partie médiane développe avec ingénuité un thème tout en festons et mignardises tel qu’on en relève dans certains de ses premiers Nocturnes, mais le finale, au piano plus virtuose, s’anime un temps pour conclure au bord du silence.

Sonate D.821 Arpegionne de Frantz Schubert
La sonate pour arpeggione et piano qui suit, œuvre de pure circonstance, n’est sans doute pas ce que Schubert a écrit de meilleur, mais son génie lui a permis de sauver de la médiocrité une page écrite sans enthousiasme et, accessoirement, de nous apprendre qu’il y eut au début du 19e siècle un instrument bizarre, dénommé « arpeggione », inventé à Vienne en 1823 par un certain Johann Georg. Stauffer, luthier aujourd’hui bien oublié !
Avec ses six cordes et une manière de clavier à touches, ce descendant de la lyre ancienne et des violes d’amour offrait, il est vrai, une tessiture et une variété de timbres plus grandes que celles du violoncelle, mais son ascendance un rien archaïque semble n’avoir guère retenu l’attention du monde musical viennois. Seul des grands compositeurs présents à Vienne, Schubert voulut bien faire plaisir à Stauffer et en1824 fit éditer cette sonate en la mineur, qui a survécu avec bonheur dans sa version avec violoncelle.
Pour les curieux, amateurs de raretés, il en existe un arrangement en concerto pour violoncelle et orchestre par le violoncelliste catalan Gaspar Casado, spécialiste du genre.
Malgré la contrainte de la commande, et même si son auteur s’est maintes fois hissé plus haut, nous aurions mauvaise grâce à bouder une partition si généreuse en séductions mélodiques et en contrastes thématiques, et dont la tonalité, la mineur, est de celles qui lui plaisaient le plus à Schubert : on lui doit ce climat désenchanté si fréquent sous sa plume, qui le fait reconnaître entre tous et nous touche au plus profond.
L’adagio, en deuxième position, est en mi majeur. Court,  mais  très  émouvant,  il  confie  au  violoncelle  une  ligne  mélodique   calme  et  chantante  que  le  piano  accompagne  discrètement  de  ces  délicats  glissements  harmoniques  si  « schubertiens ».
Dans l’allegretto finale, rondo en la majeur, c’est au violoncelle qu’est confiée l’exposition des thèmes, le piano restant en retrait, simple accompagnateur : n’oublions pas qu’il s’agit d’une sonate pour arpeggione et piano destinée à mettre en valeur le dit instrument …

Sonate pour violoncelle et piano de Claude Debussy
Contrairement aux deux compositeurs qui précèdent, si à l’aise dans le registre de la musique de chambre, Claude Debussy, immense musicien et novateur de la plus haute importance, fait presque figure de mauvais élève…
À son catalogue, un trio de jeunesse, de naissance arcachonnaise sous les toits de la villa « Marguerite » qu’occupait l’excentrique baronne von Meck, un quatuor à cordes en 1893 et trois sonates – sur les six qu’il projetait – pour deux ou trois instruments, mais toutes trois avec piano, écrites entre 1915 et 1917 au déclin de sa vie. Le cancer qui le rongeait eut raison de lui un an plus tard.
Écrite d’un seul jet en quelques jours de l’été 1915, elle devait être intitulée Pierrot fâché avec la Lune, mais ne parut point sous ce titre, si mélancolique et poétique…
« Que le pianiste n’oublie jamais qu’il ne faut pas lutter contre le violoncelle, mais l’accompagner », telle est la note manuscrite qui figure sur la partition, ce que confirme la prééminence du violoncelle, le piano étant le plus souvent confiné dans un rôle d’accompagnateur.
En trois mouvements, plutôt brève, puisqu’elle n’excède pas une douzaine de minutes, elle a parfois des accents « ravéliens », assez surprenants, tandis que la sérénade qui s’enchaîne au prologue évoque mandolines et guitares dans une coloration hispanisante qui rappelle la deuxième séquence d’Iberia , les Parfums de la nuit .
Il est assez remarquable que Debussy ait pu écrire une œuvre si fraîche et vivante, sinon juvénile, quand on sait quelle fatigue l’accablait à l’ époque.