4-Présentation des œuvres jouées

Par Pierre Dumonchau

Beethoven :
Sonate n°30 en mi majeur Op.109
Sonate n°31 en la bémol majeur Op.110
Sonate n°32 en ut mineur Op.111

En septembre 1819 Beethoven faisait éditer la fameuse et redoutable sonate en si bémol majeur op.106, dite Hammerklavier, monument d’une exceptionnelle envergure qui fit reculer les pianistes les plus forts de l’époque, au point qu’elle ne fut créée qu’après sa mort, par Clara Schumann en Allemagne, par Frantz. Liszt à Paris en 1836 seulement !
Avec ses quatre mouvements aux proportions inusitées elle sera la dernière à suivre le plan traditionnel de la sonate : les trois suivantes, dont les esquisses sont mêlées à celles de la Missa Solemnis dans les cahiers du compositeur, innoveront en adoptant une toute autre articulation puisque l’Op.109 ne comporte que trois mouvements dont les deux premiers s’enchaînent, tandis que l’Op.110, avec trois mouvements également, mais cette fois distincts, sera suivi de l’ultime 32e, l’Op.111 qui n’en a que deux.
A noter aussi que d’avoir été écrites presque simultanément dans un laps de temps limité leur confère une sorte d’unité d’ensemble, qui contribue à leur image de testament musical.
Il n’est point ici question de livrer une analyse condensée de chacune de ces trois sonates. Leur richesse thématique, la complexité de leur architecture ne se prêtent point à pareils raccourcis, et c’est aux ouvrages des musicologues qu’il convient de se reporter, ou mieux encore, aux artistes, lorsqu’ils ont à cœur, parfois, de commenter les œuvres qu’ils exécutent.
C’est d’ailleurs la chance que nous aurons avec Anne Queffélec, coutumière de cet exercice peu courant, qui lui permet de privilégier le contact direct avec ses auditeurs.
Il peut être par contre utile, pour en faciliter l’écoute, lorsque est offerte l’opportunité de les entendre toutes trois dans la même soirée, de disposer de quelques repères historiques, si anecdotiques fussent-ils, par ce qu’ils nous éclairent sur leur vie propre, une fois séchée l’encre du compositeur : la poussière souvent nous prive de bien des pépites, qui dorment parfois des siècles.

Beethoven n’a heureusement pas souffert de cette injustice posthume, mais il fallut un certain temps avant que ses dernières sonates fussent admises par le public musical, et ce n’est que vers 1880 que le pianiste Hans de Bülow l’ex-gendre de Franz Liszt, fut le premier à tenter de les faire entendre en une seule séance. Il accomplit cet exploit à Berlin, Vienne, Budapest et jusqu’à Londres.
Avant que lui-même ne jouât l’Op.111 à Paris en 1859, un jeune pianiste en avait toutefois donné une des premières auditions publiques parisiennes trois ans auparavant. L’extrait ci-dessous de la Revue et Gazette musicale du 20 janvier 1856 est révélateur des réactions suscitées par la découverte de ce chef d’œuvre sous les doigts d’un jeune pianiste : « Théodore Ritter, ce grand artiste de quinze ans, est venu jouer la terrible sonate, que la plupart des pianistes ont la franchise de déclarer incompréhensible et le bon sens de ne pas essayer de comprendre…Cette œuvre, en effet, est aussi inaccessible à leur intelligence qu’à leurs doigts… La sonate-poème, chantée avec une verve grandiose et une vive compréhension de ses formes colossales, a soulevé une tempête d’enthousiasme » et plus loin « C’est un lent coup de foudre. Pour que le jeune musicien soit arrivé à exécuter de la sorte une pareille énormité, il faut qu’il soit plus qu’un grand pianiste.»
Pareil compte-rendu d’un concert certainement mémorable appelle au passage les remarques suivantes : notre époque n’a pas le privilège des jeunes prodiges, à quinze ans Ritter se frottait à une œuvre alors réputée injouable, apparemment sans faillir.
En second lieu preuve est faite que contrairement aux idées reçues, la nouveauté n’exclut pas forcément l’adhésion du public, cet article en est la rassurante illustration.
Enfin son auteur attire notre attention sur la nécessité de « comprendre » la musique, et cela vaut pour qui la joue autant que pour qui l’écoute, ce qui ne va pas sans soulever de polémiques.
Car comprendre c’est aussi bien saisir la forme que le fait générateur même qui permet au compositeur d’écrire. Il y a en la matière des œuvres plus exigeantes que d’autres, et là réside la difficulté pour qui ne possède pas les clés d’entrée : seul celui qui crée peut les donner.

A cet égard il est bon de se référer à qui connaissait bien Beethoven, en l’occurrence le compositeur qui fut son élève, Carl Czerny, qui écrit : « Beethoven savait que la musique ne peut être comprise des auditeurs sans qu’un but ne vienne en aide à l’imagination… il est certain que pour nombre de ses belles compositions il s’inspirait de ses lectures et de ses propres visions. La connaissance de ces circonstances donnerait la clef pour une juste interprétation de ses créations, et faciliterait les moyens d’arriver à les rendre dans leur véritable esprit. »
Pour en revenir à ses sonates, toutes, et non pas les seules dernières qui nous occupent, nous savons par son propre biographe que Beethoven, à la fin de sa vie, regrettait de n’avoir plus le temps de les rééditer, cas auquel il eut envisagé de les commenter pour les rendre plus lisibles…
Mais avec ou sans le trousseau magique qui nous en ouvrirait les portes, sa musique nous permettra, le temps d’un concert, de côtoyer les étoiles.
C’est plus qu’il n’en faut pour éprouver du bonheur