4-Présentation des œuvres jouées

Par Pierre Dumonchau

Concert du 21 avril

C’est à son ami le célèbre violoniste belge Eugène Ysaye, que César Franck dédia, en cadeau de mariage, son unique sonate pour violon et piano, la Sonate en la majeur FWV8 composée en 1886. L’accueil en fut des plus chaleureux et valut à l’organiste de Sainte Clotilde son premier et tardif succès, un succès qui n’a jamais faibli depuis.

Le violoncelliste Jules Delsert, enthousiasmé par cette sonate, en proposa une transcription pour son instrument, ce que le compositeur accepta sans restriction aucune. C’est sous cette forme que nous l’entendrons, étant précisé que la partie de piano est parfaitement identique à l’original et que la partie de violon été transposée dans la tessiture du violoncelle que si cela s’imposait.

Cette sonate s’inscrit dans un mouvement de renouveau de la musique de chambre française qui doit beaucoup au climat instauré par la réaction aux pratiques musicales du second empire autant qu’aux conséquences artistiques, morales et politiques de son effondrement après la défaite de 1870. Certes, de grands compositeurs tels Lalo, Saint-Saëns ou Fauré avaient précédé Franck dans ce registre, mais quels qu’aient pu être leurs mérites, aucun d’eux n’avait atteint le même niveau d’intensité.

Dans les quatre mouvements que comporte sa sonateFranck se démarque par le naturel avec lequel il allie l’art du contrepoint à celui de l’improvisation, deux disciplines dans lesquelles excellait l’organiste mais aussi le pianiste qu’il fut dans sa jeunesse, à l’époque où son père rêvait d’en faire surtout un virtuose aux revenus mieux assurés ! 

Ici la rigueur de l’écriture ne s’oppose en rien à la liberté du discours, et les deux se combinent au profit d’une expression passionnée, techniquement très exigeante, mais qui sait ménager des plages de recueillement et de paix admirablement conduites.

A titre d’exemple la très grande beauté, la fluidité mélodique du premier thème de l’Allegro moderato initial, qui se déroule sur vingt-sept mesures, a fait dire au très croyant Vincent d’Indy qu’elle était « d’une sainte mysticité ».  

La vigueur presque sauvage du deuxième mouvement, noté « allegro », l’atmosphère tragique qui s’en dégage, nous rappellent le quintette, écrit sept ans plus tôt et déjà révélateur des troubles et de l’émoi que pouvait ressentir le « Pater Seraphicus » à la douceur bienveillante entrée dans la légende.

Une des créations les plus hardies de Franck, le troisième mouvement privilégie le lyrisme à la conception formelle dans un récitatif très libre qui se conclue pianissimo.

Traité sous la forme d’un rondeau, qui fait alterner refrain et couplets dans des tonalités toujours différentes, le finale, dans une brillante coda nous ramène à la lumière

A l’écoute attentive de ce chef d’œuvre se révèle une des caractéristiques les plus remarquables de l’esthétique franckiste, le principe cyclique qui lui est cher et gouverne sa création à l’image d’un modus operandi : le matériel thématique, issu d’un nombre restreint de cellules unit tous les mouvements, de la vague association jusqu’à la citation textuelle. Les disciples de Franck resteront fidèles à ce principe unificateur qui a séduit bien d’autres compositeurs n’appartenant pas à la même école…

Quant à la seconde œuvre jouée, la Sonate en sol mineur Op.65, ce fut la dernière éditée du vivant de Chopin. Elle fut composée en 1845 / 1846 à l’intention de son ami Auguste Franchomme, violoncelliste de grand renom à qui il avait déjà confié son Grand duo concertant écrit en 1832. Chopin ne la joua que deux fois : la première audition intégrale eut lieu chez lui en mars 1847, et l’année suivante en février, il n’en donna publiquement chez Pleyel qu’une exécution partielle. Déjà très affaibli par la maladie – il décéda l’année suivante – il ne prit pas le risque de jouer l’ample et difficile Allegro initial qui, à lui seul, dure autant que les trois autres mouvements réunis.

Tout incomplet qu’il fut, ce concert souleva l’enthousiasme des auditeurs et donna lieu à un compte-rendu laudatif dans la Gazette Musicale où l’on pouvait lire ce qui suit : « Il est plus facile de vous dire l’accueil qu’il a reçu, les transports qu’il a excités, que de décrire, d’analyser, de divulguer les mystères d’une exécution qui n’a pas d’analogue dans notre région terrestre .»

Œuvre capitale de la littérature pour violoncelle et piano, cette sonate a longtemps souffert d’un désintérêt inexplicable : son retour au répertoire, relativement récent, n’est dû qu’à l’initiative de grands pianistes comme Aldo Ciccolini, il y a plus d’un demi-siècle. Curieusement, à l’Est, Dmitri Chostakovitch la programmait parfois, ce qui peut surprendre compte tenu d’un toucher réputé infaillible mais au lyrisme mesuré…

« J’écris un peu, je raye beaucoup …» écrit à sa sœur un Chopin peu familier de la musique de chambre, qui semble avoir du mal à maintenir un équilibre satisfaisant entre le piano, qui est son double, et un instrument à cordes qui lui demeure étranger. Cela peut expliquer que la partie de piano, très difficile, paraisse un rien égoïste vis à vis de l’ami violoncelliste, qui, de ce fait, brille un peu moins que prévu…

Ces réserves n’enlèvent rien aux sortilèges d’une partition qui se situe au même niveau que les œuvres semblables de Beethoven ou Brahms, et si déséquilibre il peut y avoir parfois, le mélange des timbres est très réussi, bien plus homogène et original que chez nombre de compositeurs romantiques.

Dans l’Allegro initial, un peu hautain, Chopin consent à reprendre la forme sonate sans s’y soumettre vraiment, signe évident de liberté qui n’exclut pourtant pas une grande rigueur compositionnelle, contrairement à l’opinion du pianiste Glenn Gould qui lui déniait le moindre talent de compositeur…

Le scherzo qui suit, plus difficile d’exécution qu’il n’y paraît, est placé sous le signe de la joie, de l’élégance et d’une belle envolée spirituelle, tandis que la gracieuse mazurka confiée au piano et le trio central aux allures de valse lente et sentimentale, évoquent la nostalgie qu’il avait de sa Pologne natale.

Enfin, dans ce Chopin tardif à la veine mélodique toujours aussi généreuse, on se plaît à retrouver des échos émouvants des concertos de jeunesse, lorsque le Largo en si bémol majeur qui précède le finale se pare des couleurs automnales qui le rapprochent du sublime Larghetto  du Concerto en fa mineur.

Il appartiendra au finale, extrêmement vif et d’une grande intensité rythmique de conclure en majeur, comme un défi orgueilleux au mal qu’il savait impitoyable.