2-Présentation des œuvres jouées

Par Pierre Dumonchau

Brahms : Quatre ballades Op.10
Liszt : D’après une lecture de Dante
Brahms : Sonate n°3

Il est probable que le récital proposé par Alexandre Kantorow avec Brahms et Liszt à l’affiche, aurait eu peu de chance de susciter la curiosité du public français il y a quelques dizaines d’années. Dans les années 50, ces deux compositeurs n’avaient pas vraiment bonne presse chez nous, aussi incongru que cela nous paraisse aujourd’hui !
S’il estimait sans réserve la 3e sonate du premier nommé, Louis Aguettant érudit et fin mélomane, n’en écrivait pas moins en 1955 : « Voici l’homme en qui l’Allemagne salue un de ses plus grands musiciens. Pour nous, Français, la question se pose : est-ce un génie ou un dieu ? », ajoutant plus loin : «  Quand il sort de son rêve il a des accès d’humeur brutale, ou joviale, qui sont d’un demi-civilisé : par là il est encore très germanique… »
Un peu plus féroce, un confrère non moins qualifié écrivait en 1956 : « Typiquement germanique, cette musique est aussi éloignée que possible de la sensibilité française.. »
Bref ce pauvre Brahms était à nos yeux trop germanique, donc pas très civilisé…

Franz Liszt, lui, n’était guère mieux loti, traînant une réputation de saltimbanque éblouissant, mais avant tout pianiste plus que compositeur : un virtuose de plus, en somme, à qui on devait quand même de spectaculaires Rhapsodies hongroises et un Rêve d’amour larmoyant…
Curieusement, le même Aguettant qui tançait Brahms, déplorait cette image réductrice en écrivant :« On peut dire que Liszt est un grand musicien à peu près inconnu en France ! On se le figure comme un virtuose qui n’a écrit que pour son instrument. Rien n’est plus faux ! »
Pour André Cœroy, autre critique redoutable et musicologue de renom, « Liszt apparaît plus important par sa fulgurance virtuose, son action de découvreur et de soutien que par sa création, malgré d’intéressantes hardiesses harmoniques en avance sur son temps ».
Pour être tout à fait honnête, et tempérer ces jugements un rien restrictifs, il faut quand même clore cette entrée en matière en évoquant la sagesse éclairée d’Emile Vuillermoz, qui, en 1949, déclarait à propos de Brahms : «  Le malentendu qui sépare cet artiste de grande race du public français est aussi inexorable que celui dont Fauré est victime devant un auditoire allemand .»
Au sujet de Liszt, il se montre encore plus lucide : «Le recul des années ne pourra que grandir la belle figure de ce prophète qui a rendu tant de service à la musique et aux musiciens » …

Associer ces deux grands musiciens dans une même soirée présente un double intérêt, sur le plan musical, bien sûr, puisqu’ils incarnent au plus haut degré, avec Chopin et Schumann l’essence même du romantisme, tel que pouvait l’exprimer l’instrument-roi, le piano, mais aussi historique, car ils furent tous deux, à leur insu plus qu’on ne l’a dit, au cœur d’une guerre assez absurde entre « Aveniristes », autour de Liszt et Wagner et « Conservateurs » dont Brahms était la figure tutélaire…
En ce lundi 13 septembre, ces polémiques font heureusement place à la musique, avec ces trois chefs d’œuvres du grand piano romantique.

Les Quatre ballades Op.10 de Brahms
En 1854, Johannes Brahms n’a que 21 ans quand il écrit ces Quatre ballades Op.10 qu’avaient précédées trois sonates à la carrure athlétique, d’une étonnante maturité d’écriture, et d’une exigence technique réservée aux seuls grands pianistes ! Brahms en était un, assurément.
La première des quatre, qu’inspire l’évocation tragique d’un parricide, est la seule qui puise à une source littéraire : d’un romantisme proche de celui de Schumann, elle reste une exception dans le catalogue pianistique de Brahms, étranger par nature à la musique dite « à programme ». Ce qui explique en partie son peu d’attrait pour la musique de Liszt
Les trois suivantes procèdent peu ou prou de l’argument dont se réclame la première : on y découvre l’alternance d’une émouvante douceur avec des sonneries d’humeur guerrière, grimaçantes, parfois, des plages proches du silence, aussi, tant la nuance pianissimo frôle l’inaudible ; au terme de la quatrième, la plus développée, c’est une lumière crépusculaire qui enveloppe la plainte énoncée par la main gauche, au fond du clavier. La nuit tombe.
Œuvre de jeunesse, certes, mais étrangement prémonitoire du Brahms qui reviendra dans ses vieux jours à son piano pour dire, avec une tendresse bourrue, sa résignation, l’angoisse de la mort, le poids de la solitude, toutes confidences qui n’excluent pas l’insouciance, voire l’ingénuité… Le dernier Brahms est déjà tout entier dans ces quatre joyaux.

D’après une lecture de Dante de Frantz Liszt
Né avant lui, auréolé d’une fracassante réputation de pianiste prodige et de séducteur, Franz Liszt, alors âgé de vingt huit ans, avait en 1839 terminé son deuxième cahier des Années de Pèlerinage, recueil pianistique de vingt six pièces réparties en trois volumes, dont la composition devait s’étendre sur une quarantaine d’années. De la Suisse à l’Italie, Liszt nous prend à témoin des émotions, des impressions ressenties au cours de ses pérégrinations, qu’elles trouvent leur source dans un paysage, un tableau, un poème, la passion amoureuse quand Marie d’Agoult l’accompagnait encore, sans oublier les sentiments d’ordre religieux, voire mystique qui émaillent notamment le troisième cahier.
Le titre retenu doit d’ailleurs moins à Dante qu’au court poème de Victor Hugo, le N° 17 des  Voix Intérieures, mais force est d’admettre que le motif d’octaves percutées qui, d’emblée, plonge au fond du piano, évoque le célèbre avertissement que Dante a lu au seuil de l’Enfer…
Dramatique, impressionnante, grandiose, elle anticipe sur la révolutionnaire Sonate en si mineur et compte parmi les plus belles réussites des Années de Pèlerinage, même si quelques critiques lui reprochent ce qu’ils considèrent comme des outrances : on en aimerait trop les bruits et la fureur…Mais quand Dante nous conduit en de tels lieux, et que Liszt l’accompagne, peut-on s’attendre à de simples murmures ?

La Sonate n° 3 de Johannes Brahms
Précédant de peu les quatre ballades initiales, cette 3e et dernière sonate pour piano de Brahms comporte cinq mouvements, ce qui est inhabituel, et c’est la seule qui fut soumise durant sa composition à Robert Schumann, enthousiaste protecteur de son jeune ami.
Des trois, cette sonate, d’une maturité surprenante chez un musicien de vingt ans, est de loin la plus ambitieuse, la plus parfaite, et, nul ne s’en étonnera, la plus jouée.
À l’allegro initial qui s’ouvre sur six mesures d’accords vigoureux s’élevant vers l’aigu, avec la violence de l’éclair, succède un andante expressivo, long nocturne admirable de sensibilité que l’on a souvent considéré comme une des plus belles « scènes d’amour » de toute la musique romantique allemande : on dit que Wagner, l’ayant entendu, se serait inspiré des dernières mesures dans Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg.
Pour Clara Schumann le scherzo qui suit évoquait un « cataclysme », en raison de sa noirceur, des dissonances qui l’émaillent, même si le paisible trio, en ré bémol majeur se souvient de l’Andante précédant.
Le quatrième mouvement, intermezzo, qui porte le titre Regard en arrière est plus surprenant encore : c’est une sorte de variante macabre et funèbre de l’andante amoureux, la face obscure de ce clair nocturne, page angoissante qui pourrait illustrer ces deux vers extraits du Colloque sentimental  de Verlaine :

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé…

Mais le finale, qui se clôt sur un presto très lisztien, va balayer les ombres vénéneuses de cet intermezzo, et de l’ombre à la lumière, nous conduire vers une coda grandiose non dénuée d’un enthousiasme juvénile : il faut savourer cet élan de gaité que le temps altèrera…