1- Présentation des œuvres jouées

par Pierre Dumonchau

Schumann : Trio avec piano Op.63
Liszt : Tristia – La vallée d’Obermann
Brahms : Trio avec piano Op.8

Quelle heureuse association, pour un concert inaugural, que celle de ces trois génies auxquels l’histoire de la musique doit tant, et dont les chefs d’œuvres jalonnent la foisonnante aventure du romantisme au XIXe siècle !
Si les noms de Schumann et de Brahms sont à jamais liés dans l’esprit des mélomanes par l’admiration et l’amitié qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, y joindre celui de Liszt n’est que justice, car c’est à l’illustre pianiste-compositeur que le premier nommé doit pour une bonne part d’avoir abordé la musique de chambre, un domaine qu’il avait jusqu’ici négligé :
« Je crois vous avoir déjà exprimé le désir que j’éprouvais de vous voir écrire quelques morceaux d’ensemble, trios, quintettes ou septuors. Me pardonnez-vous d’insister sur ce point ? », lui écrivit Liszt en 1839, pressentant que le cadre du piano deviendrait trop étroit pour son jeune ami. Schumann attendra trois ans pour répondre à pareille sollicitation et en huit mois, de juin 1842 à janvier 1843, il écrit sept œuvres majeures, dont trois quatuors, un quintette, et un quatuor avec piano. Il attendit quatre ans pour composer deux trios ; un troisième verra le jour en 1851. C’est le premier, en ré mineur, écrit de juin à septembre 1847 et considéré comme le meilleur des trois, que nous propose le Trio Wanderer.

Schumann : trio avec piano Op.63
En quatre mouvements, d’une durée d’environ une demi-heure, ce trio est, comme le souligne l’éminent musicologue Harry Halbreich : « L’une des suprêmes expressions du romantisme en musique »…« qui exige des interprètes de tout premier ordre pour livrer la plénitude de ses beautés secrètes ». Ré mineur ! Tonalité sombre entre toutes, qui confère au souffle puissant du thème d’ouverture l’atmosphère d’une chevauchée nocturne, typique du romantisme.
L’impétueux scherzo qui suit, « Vivant mais pas trop rapide », et dont le trio central coûta beaucoup d’efforts à Schumann, nous réserve une coda claire et gracieuse.
Le bref troisième mouvement, moins de soixante mesures, en la mineur et noté « Lentement, avec recueillement », constitue l’apogée expressif et musical de l’œuvre : une lueur d’espoir dans le volet central apporte à cette brève déploration une note d’apaisement et nous éclaire sur les cheminements d’une inspiration déjà marquée par la maladie qui l’anéantira en 1856.
Noté « Avec feu », le final s’enchaîne sans interruption et, de l’atmosphère limpide et pacifiée des premières mesures, va nous conduire avec énergie vers une coda impétueuse qui efface les ombres et les mystères du précédent mouvement.

Brahms : Trio avec piano Op.8
Si le 1er trio de Schumann est une œuvre de la maturité, celui de Brahms, esquissé en 1853, donc à l’âge de vingt ans, n’est pas seulement la première pièce de musique de chambre qu’il ait publiée, mais aussi l’unique œuvre de jeunesse complète qu’il ait jugée digne d’être plus tard reprise, en 1891, preuve qu’il reconnaissait à ce premier jet un potentiel imparfaitement exploité et qu’il y avait matière à formuler mieux et plus profondément ses pensées.
« Je ne lui ais pas mis une perruque, mais me suis contenté de peigner et d’arranger un peu les cheveux » écrira le compositeur à un ami.
Il est intéressant de noter que Brahms a surtout remplacé les thèmes secondaires, abrégé le premier des quatre mouvements, voire modifié des développements entiers, mais cette version définitive, allégée de quelques longueurs, mieux équilibrée, n’a rien perdu de son ardeur juvénile et surtout conservé le caractère fantastique et nordique propre à ses œuvres de jeunesse.
L’allegro initial comporte près de cinq cents mesures, de forme sonate à trois thèmes, le troisième n’apparaissant qu’à la mesure 109, preuve que Brahms a délibérément sacrifié le respect des strictes règles classiques à la générosité de l’inspiration : peut-on lui en faire reproche ? La joie de composer ajoute au plaisir de l’écoute !
Le scherzo qui suit, à peine retouché, souvent qualifié de « danse d’elfes », affiche un caractère populaire vigoureux qui tranche avec l’adagio, empreint d’un climat de mystère quasi religieux, au cours duquel le violoncelle, en instrument soliste, introduit un second thème de caractère mélodique.
Le finale, un allegro en si majeur qui combine habilement les formes rondo et sonate à trois thèmes, conclut sur une note résolument optimiste, tout comme  le trio de Schumann

Liszt : Tristia la vallée d’Obermann
Entre ces deux sommets qui n’ont jamais quitté l’affiche des concerts de musique de chambre, remercions le Trio Wanderer d’avoir glissé une partition peu connue de Liszt. Il s’agit d’une transcription pour trio avec piano, donc, de la Vallée d’Oberman, sixième pièce extraite de la première des Années de pèlerinage, et véritable centre du cycle suisse, le morceau qui donne à cette pérégrination sa dimension spirituelle, sa résonance philosophique.
C’est au compositeur et chef d’orchestre Edward Lassen, familier de l’entourage de Liszt à Weimar, que l’on doit l’initiative de cette transcription en 1880, mais il ne la mena pas à son terme et Liszt la reprit pour la finaliser sous le titre de Tristia .
Une anecdote rapportée par un de ses élèves permet de mesurer l’importance que revêtaient ces pages : lors de son dernier séjour à Rome, Liszt recevait ses élèves à l’hôtel Alibert et lorsque tel ou tel lui apportait la partition de la Vallée d’Oberman pour la jouer et recueillir ses conseils, il refusait d’écouter…Un jour, toutefois, et contre toute attente, il demanda à l’un d’eux de la lui jouer.
Il fondit en larmes, comme s’il n’arrivait plus à endiguer des souvenirs longtemps refoulés…