1-Présentation des œuvres jouées

par Pierre Dumonchau

Récital Bertrand Chamayou  17 Avril 2022

Franz Liszt avait été à l’honneur en septembre dernier au cours de concerts mémorables avec Alexandre Kantorow et le Trio Wanderer : il le sera à nouveau en avril prochain, associé cette fois-ci à l’un des plus grands compositeurs du 20e siècle, Olivier Messiaen, sous les doigts de l’éclectique et talentueux Bertrand Chamayou, lui aussi lisztien accompli et grand défenseur de la musique française.

Original et pertinent, tel est bien le programme que nous propose le pianiste pour ce concert inaugural consacré à deux créateurs qui semblent a priori n’avoir guère de points communs si l’on s’en tient aux clichés auxquels l’un et l’autre sont trop souvent réduits.

Quel rapport pourrait-il y avoir entre le virtuose séducteur devenu abbé sur le tard, sillonnant l’Europe comme peu d’autres s’y risquèrent en son temps, et l’organiste de la Trinité que fascinaient les chants d’oiseaux, les musiques et les rythmes de l’Inde et du Mexique et qui eut pour élèves, entre autres, Pierre Boulez, et Karlheinz Stockhausen ?

À y regarder de plus près la réponse doit être nuancée, car on peut relever certains traits qui les peuvent rapprocher sans les rendre pour autant interchangeables, tant s’en faut !

Né en 1811 et mort en 1886, Liszt a survolé le 19e siècle presqu’aussi longtemps que Messiaen, de 1908 à 1992, le 20e ; tous deux ont, de haut, dominé leur époque. Profondément catholiques, l’un et l’autre ont puisé dans leur foi l’inspiration de partitions majeures même si, en la matière, Messiaen se révèle plus « engagé » tant la musique profane tient dans son catalogue bien moins de place que chez le Hongrois.

Enfin entre eux deux se glisse un instrument qui les relie sans réserve : le piano. « J’ai toujours aimé le piano – déclarait –il – et toujours souffert d’un complexe en pensant que j’étais un organiste – compositeur et un pianiste – analyste ; aussi me suis-je vengé de moi-même en mettant le piano au sommet de toutes mes œuvres d’orchestre ».

Or ce piano descend en droite ligne de Liszt sans qui nous serions privés de la lignée des Rachmaninov, Debussy, Ravel, Albéniz, mais il est juste de dire que Messiaen a su reculer les limites de la virtuosité et tirer du piano des effets jusqu’alors inouïs qui en exaltent les capacités, même si les thèmes énoncés ne sont pas toujours mémorables.

Au sein d’un imposant catalogue, Bertrand Chamayou a choisi deux extraits, les Xe et XIe des  Vingt regards de l’enfant Jésus , imposante partition d’environ deux heures, écrite en 1944, dont la stupéfiante écriture pianistique n’a rien perdu de son caractère novateur envoûtant et qui exige de l’interprète, au delà des impératifs techniques, une approche quasi mystique.

La première pièce, intitulée  Regard de l’esprit de joie, reste une des plus connues du recueil. Le compositeur justifie ce titre en écrivant – car il ne laissait à personne le soin de rédiger les commentaires de ses œuvres – « J’ai toujours été frappé par ce fait que Dieu est heureux  et le Christ possédait cette même joie, cette ivresse spirituelle…».

Cette joie va s’exprimer au début dans une « danse orientale », que l’on retrouvera dans le finale, danse dont la scansion énergique, percussive, n’est pas sans rappeler de glorieux précédents, l’Allegro barbare  de Bartok et la Toccata de Prokofiev, respectivement datés de 1911 et 1912, que Messiaen ne pouvait ignorer.

Par contre le bref passage, à mi parcours, qui évoque Gershwin, et le trait vertigineux conclusif qui plonge dans l’extrême grave du clavier, à l’instar du 24e Prélude de Chopin, ne sont vraisemblablement que pures coïncidences…

La pièce suivante, d’une toute autre nature, qui a pour titre Première communion de la Vierge, nous immerge dans le monde de la contemplation sereine et tendre sur fond de chants d’oiseaux joyeux dans le suraigu, tandis qu’à la basse s’égrènent lentement les accords apaisants du thème de Dieu : après l’Annonciation, Marie, les yeux clos, adore Jésus en elle.

Surgit alors, précédé d’un bourdon dans l’extrême grave, «l’enthousiasme haletant » dit Messiaen, d’un Magnificat aux rythmes énergiques, paraphrase du thème de Dieu, qui va laisser progressivement s’imposer le sourd martèlement évoquant les battements du cœur de l’Enfant dans le sein de sa Mère. Et puis, le thème de Dieu s’évanouit dans le silence.

La part du programme consacrée à Franz Liszt se nourrit d’un plus grand nombre de pièces : six, dont deux figuraient déjà au récital d’A. Kantorow, La vallée d’Obermann et Après une lecture de Dante. Il n’y a donc pas lieu d’y revenir.

« Dussè-je toute ma vie ne produire rien de bien et de beau, je n’en sentirais pas moins une joie réelle et profonde à goûter ce que je reconnais et ce que j’admire de beau et de grand chez autrui », telle est la profession de foi d’un Liszt généreux et modeste qui justifie les quelques deux cents paraphrases et transcriptions que lui ont inspirées les plus grands compositeurs de son temps : ce découvreur n’a cessé de diffuser la musique des autres.

La marche vers le Saint Graal tirée de Parsifal date de 1883, l’année de la mort de Wagner ; c’est donc une des dernières pièces qu’il ait écrites, et la sobriété qu’elle affiche, outre qu’elle constitue un véritable « tombeau » de son ami, est à l’image de celle des ultimes pièces pour piano, Csardas macabres, Nuages gris, Étoile du malheur et autres Lugubre gondole qui disent sa profonde désillusion tout en ouvrant la porte du XXe siècle…

Les pièces qui suivent sont extraites des deux premières Années de pèlerinage, somme qui contient nombre des plus belles pages que Liszt ait confiées à son instrument.

« J’ai essayé de rendre en musique quelques unes de mes sensations les plus fortes, de mes plus vives perceptions …» écrit-il dans la préface du premier volume, phrase qu’il faut avoir à l’esprit en écoutant cette musique qu’à tort on a trop eu tendance à croire « descriptive »…

Du premier cahier,  La Suisse, Bertrand Chamayou nous propose en ouverture Au bord d’une source, petite merveille qui décrit pour l’oreille les miroitements de l’eau par le jeu de scintillantes dissonances, de lumineuses gouttelettes que les mains en se croisant déposent au sommet d’accords brisés : impression, non pas description, n’oublions pas…

Le spectaculaire Orage divise les commentateurs : un tel n’y voit que redondances et brutalité, d’autres louent l’écriture souvent audacieuse, remarquablement efficace, les bourrasques qui cinglent le clavier et la puissance expressive de ces quatre minutes de folie…

A l’origine les trois Sonnets de Pétrarque, écrits lors du séjour romain que fit Liszt avec Marie d’Agoult, étaient des mélodies pour ténor et piano dont il réalisa plus tard la transcription pour piano solo vers 1849/50, donc après sa douloureuse rupture.

Le Sonnet 123 est, des trois, le plus éthéré, peut-être le moins spectaculaire, mais il se pare de mille subtilités harmoniques qui traduisent à merveille les « beautés célestes » peuplant les songes du poète. Ce rêve d’amour contemplatif d’une infinie tendresse nous emmène loin, très loin, vers les rives auxquelles le génial virtuose avait eu, seul, le privilège d’aborder.